Charles Grivel
Beate Ochsner

 

Colloque Jarry: Le Monstre 1900

Jarry, l'écrivain, l'homme de théâtre, le critique tout azimut des performances littéraires, culturelles, artistiques et autres, le pataphysicien, le fondateur de cette science des solutions qui ne le sont que si l'on accepte qu'elles le soient, nous paraît, cent ans après, "et plus"!, pour le début de notre nouveau siècle, mériter qu'on manifeste de la sorte un certain attachement à son oeuvre et à l'esprit dont elle procède. En toute popularité.

Il y a bien sûr quelques raisons particulières et supplémentaires à notre intérêt: Nous avons centré, à Mannheim, notre activité depuis longtemps sur l'image, sa nature, sa puissance, en photographie, au cinéma et aussi dans les livres, qu'elle soit illustrative ou pas. Or, Jarry innove ici aussi, ses talents de dessinateur peuvent paraître dérisoires, mais ses diverses tentatives éditoriales, que ce soit avec L'Ymagier, Perhinderion, ou les Almanachs franchissent la barre ­ ce sont des revues plus innovantes que bien d'autres ­ et, surtout, à un titre ou à un autre, elles imagent une pensée, disons, incompressible, qui travaille le matériau, le trait, la couleur et traverse aussi ce qu'elle énonce, qu'elle le cite ou l'assimile, qu'elle le hausse ou décompose.

Par ailleurs, pour sa modeste part, depuis Jarry: sûre volonté du poème (Mantéia, 1966) à la toute prochaine réédition du Tout Ubu en Livre de Poche, l'un de nous s'est efforcé d'accompagner le désenfouissement d'Alfred Jarry que la publication des Oeuvres complètes dans la Bibliothèque de la Pléiade et les travaux connexes de Noël Arnaud, Michel Arrivé, Henri Bordillon, Patrick Besnier et de quelques autres encore ont entamé, mais non achevé et il nous a paru qu'il était bon, après tout ce temps, de mettre un point d'orgue pour marquer ce compagnonnage.

Nous avons pensé encore que Jarry ne se suffirait pas volontiers de lui-même et qu'il convenait, pour cette manifestation, de désenclaver le sujet: le père Ubu est double et Alfred s'assortit du surmâle André, aussi bien de Messaline. Interroger la figure du monstre comme l'ombre portée de celui qui parle ou comme la projection de ses accessoires nous a paru comme aller de soi. Toute recherche d'ordre, toute oeuvre, littéraire ou sociale, individuelle ou collective, n'appelle-t-elle pas, d'ailleurs, comme d'elle-même, sa part d'ombre, sa négation, sa nuit? Qui veut faire l'ange fait la bête, dit l'adage, et même s'il n'est pas certain que l'inverse soit vrai, ne devrions-nous pas chercher à penser, à la fois, le même et l'autre, dieu et son diable, l'être de la chute aux deux bouts de sa trajectoire, sa face rieuse et sa face pleureuse d'un seul coup? Foucault écrivait, dans Les Mots et les choses, qu'

"ils [les monstres, Ch. G.] sont comme le bruit de fond, le murmure ininterrompu de la nature. Le monstre assure dans le temps et pour notre savoir théorique une continuité que les déluges, les volcans et les continents effondrés brouillent dans l'espace pour notre expérience quotidienne. [...] A partir du pouvoir du continu que détient la nature, le monstre fait apparaître la différence: celle-ci est encore sans loi, et sans structure bien définie. [...] et ainsi sur le fond du continu, le monstre racconte, comme en caricature, la genèse des différences."

Ce "fond de continu" sur la trame duquel la monstruosité, l'impossibilité, l'irreconnaissabilité raconte, voilà une perspective qu'il nous paraît nécessaire d'explorer et qui fournit un deuxième axe à la rencontre.

Enfin, une coïncidence aura frappé: la naissance d'Ubu va de pair avec la découverte du cinéma, le théâtre accouchait de son monstre quand le cinéma donnait le jour, dans le contre-champ en somme de ce fameux train arrivant en gare de La Ciotat, à ses démons comme à ses merveilles. Les apparitions mauvaises et malignes, dirons-nous, cherchent à se faire voir, tout se passe comme si tout appareil de vision nouvellement créé puisait en lui-même pour manifester à la vue ce que celle-ci ne devrait pas pouvoir (ou vouloir) envisager. Le cinéma, le théâtre, la photographie, la gravure, le roman et la poésie, toutes ces formes ­ et ces médiums ­ courent à l'informe. Et comme on sait, l'informe, lui, regarde le populaire.