Vittorio Frigerio
L'Archipel Tintin. Préface de Cyrille Mozgovine. Les Impressions Nouvelles. Paris, Bruxelles, 2003. 119 p. ISBN : 2-906131-70-9
Ce volume réunit les actes du colloque tenu à l'occasion du vingtième anniversaire de la mort de Hergé au couvent Dominicain de la Tourette, dans le cadre des « Rencontres Thomas More ». Le succès maintenant durable du personnage de Georges Remi, qui semble à l'abri de tout retournement de fortune, et la production critique déjà considérable inspirée par son oeuvre, font affirmer au préfacier que « les vingt-deux albums de Tintin représentent bel et bien une mythologie pour notre temps. » (10) C'est justement à partir de cette déclaration que Benoît Peeters, dans son article "Tintin, l'invention d'un mythe", disserte d'abord sur les interprétations différentes, et parfois divergentes, que l'on peut donner du terme mythe : hallucination collective ou parabole universelle, c'est selon. Le critique examine des cas où la frontière entre réalité et fiction, entre l'oeuvre et sa réception, s'amenuise jusqu'à pratiquement disparaître (les manoeuvres publicitaires et de propagande lors de la première publication de Tintin au pays des Soviets, et les retrouvailles entre Hergé et Tchang, l'homme qui a inspiré le personnage éponyme du Lotus bleu). Il passe en revue certaines interprétations possibles de l'ensemble des travaux de Hergé pour conclure qu'il serait vain d'essayer d'imposer à ceux-ci un schéma totalisant. L'oeuvre s'est faite « à la petite semaine » (26), et s'il faut identifier des moments charnières, qui existent bien et marquent des étapes de l'évolution du travail du bédéiste, ils n'obéissent pas à un plan unique originel. Un mythe est quelque chose qui se construit spontanément.
Dans son "Le héros christique", Dominique Cerbelaud s'applique à retrouver la « prégnance de l'imaginaire chrétien » (33) dans les albums de Tintin, en commençant par Les sept boules de cristal et Le temple du soleil, qui présentent nombre de situations et d'allusions évoquant des scènes bibliques. Se basant sur une lecture très attentive du corpus et sur une connaissance approfondie des évangiles, le critique identifie un très grand nombre de moments, de noms, de citations, qui laissent croire à l'existence, en quelque sorte souterraine, d'une inspiration d'ordre religieux qui percerait régulièrement dans la suite des aventures du reporter. Venant après l'article nettement plus prosaïque et historique de Peeters, cette analyse semble faite pour illustrer les risques de la surinterprétation. Mais il faut avouer que l'on se laisse prendre volontiers au jeu, et que si parfois les preuves apportées semblent un peu trop nombreuses, elles restent fascinantes et ont le mérite d'illuminer un aspect de l'oeuvre qui a sans doute une importance certaine. D'ailleurs, l'auteur spécifie bien qu' « il ne s'agit en aucune façon d'établir des équivalences strictes et rigoureuses, mais plutôt de suggérer un jeu souple et subtil d'analogies » (37) et s'interroge en fin de parcours sur les lois structurelles du récit que l'on pourrait estimer responsables pour les ressemblances nombreuses entre la Bible et l'épopée de Tintin. Mais la présence d'une influence religieuse dans le « corpus tintinesque », à la lecture de cette étude, apparaît indéniable, et son analyse fructueuse.
L'article de Jean-Marie Apostolidès, "Dans le ventre de La Licorne : l'organisation du monde de Tintin", se concentre sur les deux albums Le secret de La Licorne et Le Trésor de Rackham le Rouge, qu'il identifie comme un moment clef dans la stabilisation des caractères des personnages principaux de la série (Tintin, Haddock, Tournesol). Le but est de « dégager les structures élémentaires de l'univers hergéen » (50).Le critique identifie d'abord un « système des objets », qui « apparaissent sous trois formes principales, le bric-à-brac, la collection et le trésor. » (51). Le bric-à-brac est comparé a l'inconscient, siège d'une « vérité de l'être qui n'est pas immédiatement compréhensible » (53), « un retour à l'indistinction première » (54). La collection, elle représente une tentative de hiérarchiser l'histoire et le réel, que l'auteur associe au surmoi. Le trésor représente la troisième étape. Le trouver est accéder à l'unicité, à travers des épreuves qui ont une valeur métaphysique. Les reliques que les héros ramèneront à Moulinsart, assurent « l'enracinement spirituel de la fratrie ». (59) Les personnages sont maintenant enracinés dans l'histoire.
A ces trois formes correspondent trois types de médiateurs. D'abord, le chiffonnier, dont la fonction est d'ajouter à la confusion et d'aider à faire disparaître le lien entre le présent et le passé. Ensuite, le collectionneur, prisonnier du principe classificatoire, dont le but est de « redonner un sens à une existence dépourvue de signification » (64), mais dont l'action est fatalement insuffisante. Enfin, les fantômes ou les ectoplasmes, réels ou imaginés, qui concrétisent le lien entre les héros et le passé. Toujours fidèles à ses divisions tripartites, le critique propose encore trois types de mode d'échange : le vol, « anarchie, chaos, force brutale » (69), qui correspond évidemment au stade bric-à-brac. Ensuite l'achat, étape intermédiaire dont l'importance première est de pouvoir être dépassée. Pour finir le don, « la noblesse des échanges » (72), qui soude une fois pour toutes les relations entre les personnages. Ce système des objets et des médiateurs correspond pour finir à des modèles d'organisation sociale : la foule (prisonnière de l'intérêt, avide, conformiste, facile à berner), la bande (constituée autour d'un projet) et la fratrie (« fondée sur le partage d'un secret » [74], qui s'oppose aux deux autres formes de groupe et « est composée d'individus supérieurs » [78]). On passe maintenant aux fonctions du héros lui-même, Tintin. Sans surprises, elles sont triples : l'observateur (flâneur réservé et anonyme mais attentif à tout), le détective (celui qui vit dans le monde des signes, du vrai ou du faux) et l'initié (celui qui passe au stade du symbole et va de l'enquête à la quête). Le critique conclut en ramenant le corpus dans son moment historique, et en associant l'incertitude de l'occupation et de la guerre à la tentative fictionnelle de trouver dans le passé de quoi parvenir à une nouvelle sagesse concrète.
Dans "Et la lumière fut... Un personnage intermittent : Séraphin Lampion", Albert Algoud se consacre à l'analyse d'un type, aurait dit Lukacs : celui de l'enquiquineur, incarné dans la saga tintinienne par Lampion. Après avoir passé en revue toute une série d'appréciations critiques sur ce personnage mineur, qui a cependant su attirer une attention presque disproportionnée par rapport à son importance dans les histoires de Tintin, Algoud se propose en champion du raseur ; il faut assurer la réhabilitation de l'assureur. La première étape consiste, à travers une étude étymologique, à vérifier comment Lampion et ceux qui lui sont proches appartiennent sans ombre de doute au domaine de la lumière, force positive s'il en est. Par une suite d'exemples dont la saveur ne gagnerait guère à être résumée en quelques mots seulement, le critique identifie dans le méprisé Lampion un « modeste aventurier de la vie quotidienne, dont il importe aujourd'hui, au lieu de s'en moquer, de saluer le courage et l'abnégation ». (99)
Le dernier article de la série, "Les lieux du mythe", par Pierre Sterckx, clôt la discussion en faisant remarquer qu'encore plus que le héros, c'est le lieu de son action qui réunit et résume les éléments mythiques importants (« Ulysse est un archipel et Dracula un château » [108]). L'île de L'étoile mystérieuse, L'île noire, les sommets himalayens et ceux des Andes apparaissent alors comme autant de formes d'une certaine « insularité aristocrate » (110), et aussi comme des endroits symboliques où trouve refuge la féminité que l'on estime habituellement absente de l'oeuvre d'Hergé. Mais cet archipel - métaphore filée qui sous-tend tous ces travaux - a-t-il un sens ? Sterckx rappelle que « toutes les grandes figures mythiques rendent habitables les plus grandes contradictions » (111) et boucle la boucle de la meilleure manière qui soit, en laissant ouvertes les voies qui nous conduiront au prochain épisode d'une saga critique qui ne s'annonce pas près de finir.
Nous avons dans ce volume de belles études évocatrices, qui se lisent avec profit et agrément et qui contribuent encore un peu plus à donner à l'oeuvre d'Hergé la place centrale qui lui revient dans le panorama de la création littéraire, dessinée ou non, du vingtième siècle. On ne peut que féliciter Les Impressions Nouvelles, une maison d'éditions parmi les plus dynamiques du moment et les plus innovatrices, d'avoir eu l'excellente initiative de publier ce volume.