Sarah Sepulchre
Université catholique de Louvain-le-neuveLes fictions à épisodes télévisuelles : Quelle place pour les personnages secondaires face aux héros multiples ?
Les fictions télévisées, comme toutes les fictions populaires, sont articulées autour d'un héros. La postérité ne retient généralement que celui-là : le commissaire
Bourrel ,Samantha ,Magnum ,le caméléon , ... Pourtant, que seraient-ils sansDupuis ,Jean-Pierre ,Higgins ouMademoiselle Parker ? Et puis, finalement, qui ne dit pas que les téléspectateurs n'ont pas préféréEndora à sa fille,Bernardo àDon Diego de la Vega ,Georgia àAlly McBeal ,Skinner àMulder etScully ? A l'heure actuelle, on peut cependant on peut se demander si les personnages secondaires ont toujours une place à côté des 6 comparses de Friends (Friends), des médecins d'Urgences (E.R.) ou des inspecteurs de New York police d'état (New York Police Blues), qui semblent autant de héros à part entière et égale. Nous allons plonger dans ces fictions à héros multiples afin de vérifier si le personnage secondaire a encore une place.***
1. Personnages secondaires et héros traditionnel
Un fait étonne quand on parcourt la littérature sur le personnage : beaucoup de questions sont soulevées (le rapport au réel, la légitimité des études psychologisantes, la manière de débusquer sa caractérisation...), mais on ne parle presque jamais du personnage secondaire.
Pierre Glaudes etYves Reuter dans Personnage et didactique du récit (1996) et Le Personnage (Que sais-je, 1998), pourtant des références en la matière, n'évoquent jamais ce type de protagoniste. On ne prend pas la peine de le définir parce que le concept semble clair pour tout le monde. Un personnage secondaire est un personnage moins important que le héros (ou personnage principal).En filigrane, il est pourtant présent dans toute la théorie élaborée par Philippe
HAMON . Dans Pour un statut sémiologique du personnage1, l'auteur livre une méthode pour distinguer les différences de hiérarchie entre les personnages. S'il tente avant tout de mettre en évidence le héros, il est évident que sa méthode peut-être utilisée pour repérer les personnages secondaires. Les uns et les autres sont effectivement liés par les relations qui les rapprochent ou les opposent puisqu'ils font partie du même système." En tant que concept sémiologique, le personnage peut ; en une première approche, se définir comme une sorte de morphème doublement articulé, morphème migratoire manifesté par un signifiant discontinu (un certain nombre de marques) renvoyant à un signifié discontinu (les "sens" ou la "valeur" du personnage) ; il sera donc défini par un faisceau de relations de ressemblance, d'opposition, de hiérarchie et d'ordonnancement (sa distribution) qu'il contracte, sur le plan du signifiant et du signifié, successivement ou/et simultanément, avec les autres personnages et éléments de l'oeuvre, cela en contexte proche (les autres personnages du même roman, de la même oeuvre) ou en contexte lointain (in absentia : les autres personnages du même genre)2. "
Ce faisceau de relations peut être étudié par les six procédés différentiels élaborés par Philippe
HAMON . Ils permettent de distinguer les personnages principaux (" moins "schématiques", plus "complexes" "3) des personnages secondaires (" définis par une seule fonction ou une seule qualification "4). Le théoricien souligne cependant la nécessité de retenir à la fois des critères quantitatifs et des critères qualitatifs. En effet, "[...] ce n'est pas parce qu'un personnage accomplit plusieurs la même fonction qu'il est obligatoirement "important", et bon nombre de fonctions réitérées (par exemple le fait qu'un prêtre soit décrit plusieurs fois disant la messe) pourront être considérées simplement comme l'illustration hyperbolique (i. e. un procédé stylistique de mise en relief, ou d'emphase) d'une qualification unique et permanente, professionnelle souvent, du personnage (= il est un prêtre)5. "Les procédés différentiels
Les six procédés différentiels sont la qualification différentielle (le personnage principal est mieux désigné quantitativement et qualitativement que les autres protagonistes) ; la distribution différentielle (le héros apparaît plus souvent, il est également présent aux moments stratégiques du récit) ; l'autonomie différentielle (le personnage principal a la capacité d'évoluer seul alors que les autres personnages sont souvent accompagnés d'un ou de plusieurs personnages, il a aussi la faculté de se déplacer) ; la fonctionnalité différentielle (le héros est celui qui pose les actions qui font évoluer le récit, celui qui liquide le manque initial) ; la prédésignation conventionnelle (le héros est fortement lié au genre du récit dans lequel il apparaît, il correspond aux règles du genre et est donc partiellement prévisible) ; le commentaire explicite (le héros est parfois désigné comme tel par lui-même ou par d'autres protagonistes).
La plupart du temps, ces procédés d'accentuation, comme les appelle aussi Philippe
HAMON , entrent en redondance (le héros est celui qui est le mieux caractérisé, le plus fréquent et celui qui gagne). "Toutes sortes de procédés stylistiques annexes de variation peuvent enfin venir diversifier un faisceau trop rigide : tel personnage peut être héros en permanence, ou épisodiquement ; il peut cumuler plusieurs définitions actantielles (le héros est par exemple sujet + bénéficiaire), en assurer une seule, ou en endosser alternativement de différentes (tantôt sujet, tantôt objet...)6." Au nom de ces procédés de variation, on peut aussi affirmer que le héros peut être multiple (c'est notre hypothèse). C'est sur ce principe que nous baserons nos analyses ultérieures. Mais revenons au personnage secondaire...La différence entre un personnage principal et un personnage secondaire est donc uniquement question de quantité et de qualité, mais ils sont de même nature. C'est également la thèse de Linda
SEGER , consultante en scénario et auteur du livre Créer des personnages inoubliables7. "De nombreux principes développés pour les personnages principaux s'appliquent également aux personnages secondaires. Ils doivent être cohérents, avoir des attitudes, des valeurs et des émotions, et souvent même des paradoxes8 ", annonce-t-elle en ouverture de son chapitre 6 entièrement consacré aux personnages secondaires.Les fonctions du personnage secondaire
Son premier conseil pour les apprentis scénaristes est de d'abord décider de la fonction du personnage. Elle en compte trois. Premièrement, le personnage secondaire définit le rôle du protagoniste. S'il est un caissier, il aura besoin de clients, s'il est un directeur d'entreprise, il sera accompagné d'une secrétaire. Ensuite, il transmet le thème de l'histoire offrant "l'opportunité d'exprimer ce thème, sans que l'histoire ne devienne bavarde ou pédante9." Enfin, ils peuvent être des "catalyseurs, colportant des informations qui poussent l'histoire en avant10".
Un personnage secondaire peut être construit en contraste au héros et aux autres personnages secondaires, mais il peut aussi être un miroir du héros, tout comme il peut être très proche des autres personnages secondaires (par exemple, les prétendants de
Scarlett dans Autant en emporte le vent pour marquer l'opposition avecRhett Butler ). Les possibilités sont presque aussi infinies que le nombre de personnages eux-mêmes. Il arrive que les personnages secondaires exploitent le fond des personnages types actifs dans un genre particulier. On comprend donc qu'ils sont souvent définis par rapport au héros.Les fonctions du personnage secondaire de télévision sont finalement assez proches de celles du personnage secondaire de littérature. Dans les romans, les faire-valoir permettent souvent aux héros de se raconter quand ils n'assument pas une part de la narration. La télévision, pourtant, n'a pas besoin d'interlocuteur puisque la caméra joue le rôle du narrateur omniscient en direct. En plus, le héros tient parfois lui-même ce rôle en voix-off (Magnum [Magnum P.I.], Sex in the City [Sex and the City] ou Parker Lewis ne perd jamais [Parker Lewis Can't Lose]). On peut supposer que le personnage secondaire sera moins nécessaire pour raconter les péripéties de l'histoire, même s'il reste utile pour permettre au héros de transmettre ses sentiments par exemple.
Avant d'examiner les héros multiples, un détour vers un héros traditionnel semble intéressant. Le lecteur pourra ainsi mieux percevoir les différences. A l'heure actuelle, la série Monk (Monk) représente ce schéma traditionnel (héros + personnages secondaires) dans les fictions policières.
Monk Monk (Monk)
Adrian
Monk est clairement le héros de la fiction qui porte son nom11. Il est présent durant les trois quarts des épisodes analysés (64'28'' sur 80' ; 35'49'' et 33'34'' sur 43') qu'il soit accompagné deSharona seule ou avec le capitaineStottlemeyer et le lieutenantDisher . Le coupleSharona -Monk est deux fois plus présent (65'27'' sur les trois épisodes) que les moments où les quatre personnages principaux font équipe (36'33''). En troisième position, vient le personnage d'AdrianMonk quand il agit seul (13'18''). Cela signifie que, toutes séquences confondues durant les trois épisodes, AdrianMonk est visible durant 133'51'', contre 123'01'' pourSharona , 53'54'' pour le capitaineStottlemeyer et 45'54'' pour le lieutenantDisher .Seulement deux personnages apparaissent seuls durant les épisodes. Il s'agit de
Sharona et d'AdrianMonk . Ce dernier apparaît deux fois plus souvent seul que son assistante (13 fois contre 5). Le capitaineStottlemeyer et le lieutenantDisher apparaissent généralement avecSharona etMonk . Parfois ils sont en duo. Des deux, le lieutenant est le moins autonome puisqu'il n'apparaît qu'exceptionnellement sans le capitaine et toujours avecSharona et/ouMonk . Le capitaine est plus souvent combiné àMonk ouSharona ou les deux. Le lieutenant et le capitaine ne sont jamais présents quandMonk comprend qui est le coupable (même si ce n'est pas à ce moment-là queSharona ou le téléspectateur sont mis au courant).Le volet quantitatif montre déjà que
Monk est le personnage principal.Sharona est cependant également très présente, tout simplement parce qu'elle accompagne son patron. La différence entre ces deux personnages se marque quand on examine les procédés différentiels plus qualitatifs. AdrianMonk de nouveau est qualifié par plus de traits. On connaît son passé (il a été marié pendant 7 ans àTrudy avant qu'elle ne décède dans l'explosion de sa voiture), son statut actuel (c'est un consultant privé appelé par la police, souvent parce que le bureau du maire l'impose, pour les affaires compliquées. Il était inspecteur auparavant. Il est suspendu temporairement de ses fonctions pour des raisons psychologiques. Son cas doit être bientôt revu), ses problèmes psychologiques (il souffre de troubles obsessionnels compulsifs depuis l'assassinat de son épouse. Il a peur des germes, de l'altitude, de la foule, du noir et du lait entre autres). Le lieutenant l'appelle d'ailleurs "l'inspecteur toqué" et la femme d'une victime le traite de "Rain Man " durant le premier épisode.Adrian
Monk est brillant (c'estSharona qui le lui dit dans le premier épisode). On ne sait pas si ses facultés d'observations sont apparues en même temps que ses problèmes psychologiques où s'il était déjà doué avant. C'est lui qui remarque tous les indices significatifs sur le lieu du crime et chez les suspects. C'est lui qui fait les liens entre les différents indices, qui élabore des théories. A un moment un déclic se produit et il comprend l'affaire (" J'ai compris ", déclare-t-il dans le premier épisode ; "S'il a 37 ans, je sais comment la juge a été tuée", observe-t-il dans le troisième épisode). Le téléspectateur etSharona doivent cependant attendre qu'il réunisse les suspects, le capitaine et le lieutenant afin qu'il dévoile l'affaire. AdrianMonk porte également un autre type de fonction : il gaffe, se rend insupportable, il se décrédibilise aux yeux des autorités et des suspects. C'est évidemment là que se manifestent ses troubles obsessionnels compulsifs.Le personnage d'Adrian
Monk est relié à toute une veine de policiers depuis lesAgatha Christie jusqu'aulieutenant Columbo . Il fait partie de ces héros qui repèrent des éléments apparemment insignifiants qui leur permettent de dévoiler l'assassin lors d'un final où tous les personnages sont réunis. Tout, dans sa manière d'être, de se conduire, d'agacer tout le monde, fait référence à cet univers. Cela est encore renforcé quandSharona le compare àSherlock Holmes dans le premier épisode ou quand il gagne au Cluedo avant d'avoir commencé à jouer dans l'épisode 3.Plusieurs personnages nous désignent Adrian
Monk comme le héros.Sharona le décrit comme quelqu'un de brillant (épisode 1), comme le meilleur (épisode 2). Durant la toute première séquence de la fiction, deux policiers discutent ensemble. Le premier demande s'il s'agit bien du "célèbre AdrianMonk ". Le deuxième répond que oui, c'est bien la "légende vivante". Il est donc bien désigné comme le personnage principal.A contrario,
Sharona Fleming est un personnage moins travaillé. Elle est "juste son infirmière" selon l'un des policiers durant la scène inaugurale de la fiction. Au contraire deMonk dont on connaît l'identité complète dès le premier épisode, il faut attendre le troisième pour connaître son nom de famille (cela vaut également pour le capitaine et le lieutenant). Elle est une mère célibataire qui a dû être danseuse àMiami pour boucler les fins de mois. Elle n'est pas systématiquement présentée quand elle arrive sur les lieux d'un crime contrairement àMonk .Avant tout
Sharona est là pour aiderMonk à faire face à ses troubles obsessionnels compulsifs. Mais elle l'assiste également dans sa tâche de policier. Elle joue les intermédiaires par exemple quandMonk est figé par son vertige. Peu à peu, elle participe à l'action. Elle se rend seule chez un suspect dans l'épisode 3. Elle remarque que la femme de ménage de la victime était la même que celle du suspect dans ce même épisode. Mais elle ne devient jamais l'égale d'AdrianMonk . Elle est également là pour l'encourager. Enfin, elle rappelle souvent les règles sociales pour unMonk complètement centré sur ses phobies. Elle l'arrête quand il touche les lampes, quand il frotte les poussières sur les habits des gens. Elle présente qui ils sont quandMonk oublie de le faire. Elle n'est pas l'objet d'un commentaire explicite. Sauf quand elle prend l'initiative de poursuivre un suspect. Le capitaine se demande alors si elle pense qu'elle estLoïs Lane (épisode 1).Monk rappelle qu'elle n'est pas un policier (épisode 3).On ne connaît que les informations nécessaires sur Leland
Stottlemeyer et RandyDisher : leurs noms, leurs titres. On sait que le capitaine est marié et que son couple bat de l'aile (l'élément servait surtout à mettre en évidence les capacités d'observation deMonk et non à dévoiler la vie privée du personnage). Le personnage du capitaine est souvent là pour présenterMonk ou il représente la police traditionnelle et les relations qu'elle tisse avecMonk (plutôt mauvaises parce qu'il les agace). Le personnage du lieutenant est systématiquement tourné en ridicule parce qu'il ne remarque pas les preuves ou parce qu'il gaffe.L'analyse du système de personnage de la série démontre que
Monk est véritablement le héros. Cela conforte totalement les propos de Linda Serger : les personnages secondaires mettent ici en valeur le héros.Sharona est là pour le "seconder", pour souligner à quel point il est brillant (parce qu'elle le dit, mais aussi parce qu'elle est moins brillante que lui et qu'elle offre un point de comparaison). Le capitaineStottlemeyer et le lieutenantDisher symbolisent la police officielle qui ne prend pasMonk au sérieux à cause de ses troubles psychologiques, pire qui l'éloigne. Ils mettent également en évidence les talents d'AdrianMonk . Les personnages secondaires sont donc, dans cette fiction, construits en total contraste vis-à-vis du héros. Ils remplissent également les trois fonctions décrites par LindaSEGER . Ils définissent le protagoniste (il est un consultant qui travaille pour la police, il est atteint de TOC et est donc soigné par une infirmière personnelle) ; ils transmettent le thème de l'histoire (en définitive, cette fiction parle plus des troubles deMonk que d'enquêtes policières) ; ils transmettent des informations (c'est par eux généralement que les éléments du passé deMonk sont livrés, ce sont également eux -surtoutSharona - qui permettent de décoder les attitudes bizarres deMonk ).Pour être totalement complet, il faut encore ajouter les personnages plus ponctuels, mais récurrents que sont le psychiatre de
Monk (un double deSharona en quelque sorte qui met les TOC deMonk en perspective) etBenji (qui définitSharona comme une mère, celle deBenji et deMonk ). Sans oublier les personnages non récurrents que sont les victimes, les témoins, les suspects et les coupables. Ils sont différents à chaque fois et la série ne leur donne pas beaucoup d'importance, mais ils définissentMonk dans son rôle d'enquêteur.
Law and Order 2. Personnage traditionnel et héros multiple
Mais il faut bien avouer qu'il est de plus en plus rare de trouver un héros traditionnel dans les fictions télévisuelles.
Monk est pratiquement le seul policier à encore porter seul l'action. Actuellement la télévision, et peut-être plus encore les séries policières, mettent en scène des héros multiples. Quelques mots d'explication ne sont pas superflus avant de passer à l'analyse de deux cas : New York unité spéciale (Law and Order : Special Victims Unit) et Les Experts (CSI : Crime Scene Investigation).Le héros multiple pourrait être défini comme tout actant sujet actualisé par plus d'un personnage d'une manière constante tout au long d'une fiction. Cette précision est nécessaire puisque Algirdas Julien
GREIMAS lui-même a évoqué la possibilité que plusieurs acteurs se succèdent dans l'actant sujet ce qui n'en revient jamais qu'à une succession de héros solitaires. Le héros multiple suppose que les personnages qui le composent remplissent simultanément l'actant sujet.Il s'agit cependant de ne pas confondre le héros multiple avec une autre forme de héros pluriel que sont les héros collectifs. Ils sont principalement présents en littérature et au cinéma. On en trouve dans les romans réalistes et unanimistes. Pour
Emile Zola , par exemple, l'idée est de dépeindre le monde par des descriptions de foules. Les romanciers unanimistes poursuivent le même objectif, mais en imbriquant les destins individuels et collectifs (George Duhamel ,Roger Martin du Gard ouJules Romains ). Sur pellicule, le personnage collectif est devenu l'emblème du cinéma russe du début du vingtième siècle. Ce dernier est assez proche du personnage mis en scène par les écrivains réalistes. Il s'agit soit d'une foule filmée dans son ensemble qui ne permet pas de distinguer des individus, soit d'un personnage exemplaire de tous. Comme nous venons de le sous-entendre, le personnage collectif suppose l'idée de masse, de cohérence, d'exemple et se fait généralement l'étendard d'une vision de la société. Le héros multiple s'en distingue car il rassemble des personnages réellement identifiés et construits individuellement. Dans ce sens, il paraît plutôt représentatif d'une société bigarrée.C'est dans les dictionnaires et les théories sur le cinéma que l'on trouve une première allusion au héros multiple. Francis
VANOYE définit plusieurs types de héros cinématographiques dont le personnage-groupe et il cite Les copains deJules Romains , Nashville deRobert Altman . "Dans Nashville (1975) le montage répartit de façon à peu près égale les séquences entre les personnages du film. La grande scène finale réunit tous les protagonistes, par ailleurs souvent présents en même temps dans les champs. (...) Pas de stars parmi les acteurs. Pas de personnage principal12." Notre héros multiple renvoie évidemment au personnage-groupe de FrancisVANOYE .Le groupe semble la variante la plus complexe du héros multiple, c'est pourquoi nous avons choisi de l'étudier en priorité. Son examen permettra d'établir les lignes directrices de l'étude des autres types de héros pluriels. Le groupe prend la place du personnage principal. On peut le démontrer facilement en appliquant aux fictions à épisodes les outils d'analyse conçus pour la littérature. En fait, le groupe ajoute un niveau dans la construction (et dans l'analyse) : il est un système dans le système, un personnage lui-même constitué de personnages. Et cela ne signifie pas qu'il est composé de figures superficielles, rapidement brossées par manque de temps. Nous l'avons vu, le héros multiple se différencie des héros collectifs par l'individualisation de ses composantes.
Mais le groupe ne se disperse pas non plus dans une juxtaposition des héros-individus. Pour se garder de ce travers, il a tendance à répartir les individus selon un panel de "personnages types". Ce concept intermédiaire entre l'actant (trop abstrait) et l'acteur (trop actualisé) n'est pas neuf. Algirdas Julien
GREIMAS l'appelle "rôle thématique",Claude Lévi-Strauss "personnage-type",Pierre Glaudes etYvers Reuter "rôle"." Au lieu d'avoir recours à l'actant considéré comme un archiacteur, il est possible de chercher à dégager des unités sémantiques plus petites, des sortes de sous-acteurs et (...) essayer de définir (...) le concept de rôle (...). Le contenu sémantique minimal du rôle est, par conséquence, identique à celui de l'acteur, à l'exception toutefois du sème d'individuation qu'il ne comporte pas : le rôle est une entité figurative animée, mais anonyme et sociale ; l'acteur, en retour, est un individu intégrant et assurant plusieurs rôles13. "
Mission Impossible Les personnages types sont un ressort important de la lisibilité du texte. Ils permettent de situer les personnages entre eux (système) et face aux classiques du genre (intertextualité). Ils placent donc le texte dans un certain horizon d'attente. Dans Mission impossible (Mission : Impossible), par exemple, le téléspectateur croise le "cerveau", la femme séduisante, le sportif et le génie de l'informatique. Des catégories qui permettent de "lire" Mission impossible (Mission : Impossible), mais qui sont aussi des classiques de la fiction d'espionnage. Dans les policiers, il y a souvent le bon et le méchant flic, etc. Le commissaire est généralement râleur. Certaines fictions s'éloignent cependant de ces archétypes et la manière de prendre distance est évidemment instructive. On le comprend rapidement, les personnages types sont l'un des procédés sur lesquels s'établit le variant et l'invariant au sein d'une oeuvre sérielle.
Mais, étant un système dans le système, le groupe n'est pas à l'abri de la redondance. Les interrelations qui se tissent entre les membres du héros multiple entrent en résonance avec celles qui s'élaborent avec les personnages secondaires. La redondance permet généralement de divulguer les différentes caractérisations par touches plutôt que par blocs. La fiction y gagne en subtilité. En fait, les fictions à épisodes utilisent à l'extrême un procédé déjà repéré par les analystes de roman : "Le personnage de roman, à supposer qu'il soit introduit, par exemple, par l'attribution d'un nom propre qui lui est conféré, se construit progressivement par des notations figuratives consécutives et diffuses le long du texte, et ne déploie sa figure complète qu'à la dernière page, grâce à la mémorisation opérée par le lecteur14."
Le héros multiple est donc composé de plusieurs personnages. Il existe évidemment plusieurs actualisations de celui-ci. Il peut s'agir de duos (Dharma & Greg [Dharma and Greg], Strasky et Hutch [Starsky and Hutch]), de trios (Charmes, Drôles de dames [Charlies' Angels], de famille(s) (La Fête à la maison [The Full House], Les Voisins [Neighbours]), de communauté(s) (Le Village englouti), de groupes (L'Autobus à impériale [Here Come the Double-Deckers !], Hartley coeurs à vif [Heartbreak High]), de corporations (Urgences [E.R.], PJ) ou de deux parcours parallèles (Le Caméléon [The Pretender]). Cette répartition n'est cependant pas totalement efficace et donc pas définitive. Par exemple, les familles semblent fonctionner comme les communautés et les corporations ne sont probablement qu'un cas particulier de groupe. Il semble également exister plusieurs constructions différentes pour un héros multiple. Ils peuvent être monoblocs, constitués de duos ou de trios, etc. Dans Friends (Friends), les six personnages principaux bénéficient du même temps d'antenne. Dans PJ, par contre, les personnages sont successivement mis en valeur au fil des épisodes.
Les deux fictions que nous allons analyser maintenant annoncent un héros multiple dans les annonces de chaînes, sur l'internet, dans les articles qui les présentent et dans leurs génériques (parfois accompagné de voix off comme New York unité spéciale [Law and Order : Special Victims Unit]). Nous allons d'abord inspecter les personnages principaux de ces séries avant de nous pencher vers les secondaires. Il paraît en effet important de vérifier qu'il s'agit bien d'un héros multiple. C'est également une étape qui nous permettra de voir si les personnages secondaires existent toujours à côté des héros multiples. En effet, on pourrait poser l'hypothèse que le groupe se suffit à lui-même, notamment parce que les héros n'ont plus besoin d'autres interlocuteurs pour les caractériser ou pour se raconter. Le héros multiple pourrait signifier la mort d'un type de personnage.
New York unité spéciale (Law and Order : Special Victims Unit)
On trouve une caractérisation commune dans cette fiction puisqu'on apprend lors d'une déposition d'
Elliot Stabler au tribunal que l'unité spéciale des victimes et communément appelée la brigade des crimes sexuels et que ses membres sont volontaires. C'est également vis-à-vis de ce groupe que l'on perçoit un commentaire explicite. Il survient dans le générique alors qu'on nous annonce que l'unité spéciale victime est une unité d'élite qui s'attaque aux crimes considérés comme particulièrement horribles par le système pénal américain et que c'est leurs histoires que l'on va raconter.Les repérages montrent cependant assez vite que deux personnages ressortent fortement. Il s'agit d'
Olivia Benson et d'Elliot Stabler . Sur les trois premiers épisodes, ils apparaissent plus de 8 minutes seuls (8'36'' pourElliot Stabler et 8'04'' pourOlivia ). Mais on pourrait y additionner les moments où ils font équipe à deux, l'association de personnages qui est la plus fréquente (46'18'' pour les trois épisodes). En tout,Olivia Benson est visible 106'57'' etElliot Stabler 95'36''. C'est largement plus que les autres personnages récurrents qui comptabilisent entre 29 minutes (Donald Cragen ), 23 minutes (John Munch etBrian Cassidy ) ou 13 minutes (Monique Jeffries ). Quand on observe les regroupements de personnages, on remarque que le duoOlivia -Elliot vient en premier, nous l'avons déjà dit, que le regroupementOlivie -Benson -Cragen occupe la deuxième place (14'05'') et que les moments où les six personnages principaux sont ensemble suivent (9'19'').New York unité spéciale fonctionne sur un aller-retour entre le commissariat et le terrain. Le groupe est la plupart du temps uni pour les scènes dans le commissariat et il se subdivise en paires d'enquêteurs pour le terrain. Le duo le plus fréquent est celui formé par
Olivia etElliot (50 fois sur trois épisodes). En deuxième position, on trouve l'associationJohn Munch etBrian Cassidy qui n'officient que 4 fois ensemble.Olivia Benson etElliot Stabler sont les personnages qui apparaissent le plus souvent seuls (8 fois pour Elliott et 5 fois pour Olivia).Brian Cassidy etMonique Jeffries témoignent une fois seuls au tribunal. A ce propos, Olivia et Elliott se distinguent surtout parce que, quand ils sont seuls, c'est autant pour des scènes professionnelles que privées (6 fois pour Elliot et 2 fois pour Olivia). Ce sont les seuls personnages que l'on accompagne dans leurs vies privées. Pour en terminer avec l'autonomie, il faut encore préciser queDonald Cragen ne sort jamais du commissariat et que les moments où le groupe est uni s'y déroulent toujours.
Olivia Benson etElliot Stabler sont les deux personnages les mieux caractérisés durant les trois épisodes, Olivia monopolisant clairement les deux premiers épisodes etElliot Stabler le troisième. On connaît leurs noms et prénoms dès la première séquence alors qu'on ne connaît toujours pas l'identité complète deDonald Cragen ,Brian Cassidy et Jeffriers après trois épisodes. On connaît leur situation familiale (Olivia est célibataire,Elliot est marié àKathy et a trois enfants dont une adolescente légèrement anorexique).Olivia est le fruit d'un viol, ce qui la met parfois dans une position difficile. Sa mère aimerait qu'elle quitte cette unité. Selon les dires de son coéquipier, elle est malgré tout un "bon flic" et elle peut s'appuyer sur sa capacité à cerner assez vite les personnes qu'elle rencontre.Elliot est quant à lui un bon observateur. Il s'est porté volontaire pour cette unité parce que "les crimes sexuels sont un trouble majeur de l'ordre public". Il n'est pas souvent présent à la maison où sa femme s'occupe de tout, mais cela ne l'empêche pas d'être impliqué dans l'éducation de ses enfants. Les cas qu'il traite dans son travail le rendent inquiet pour ses enfants. On ne connaît que très peu d'éléments à propos des autres policiers.Donald Cragen apprend àOlivia qu'il a commencé à boire après la mort de sa femme, hôtesse de l'air (il ne boit plus maintenant). On sait queJohn Munch a été policier à Baltimore. Il considère que les policiers y étaient meilleurs que ceux avec lesquels il travaille aujourd'hui. Il a quitté la ville parce qu'un de ses collègues est parti avec sa femme.
Olivia etElliot sont également ceux qui posent le plus d'action. Ils interrogent les témoins, les suspects, recueillent les indices, procèdent aux perquisitions, aux arrestations, etc.John Munch etBrian Cassidy agissent de manière identique à Olivia et Elliott, mais dans une moindre mesure et toujours pour aider les deux premiers. Dans les scènes communes, ils font surtout de la figuration.Brian Cassidy semble plus nouveau dans l'équipe. Il fait son premier témoignage au tribunal et n'y est pas concluant.Monique Jeffries est celle qui agit le moins. En effet, elle quitte rarement le commissariat.Donald Cragen a une fonction différente : il attribue les tâches à ses officiers, il les convoque dans son bureau, les conseille, les rappelle à l'ordre.Le titre, le générique, le dispositif narratif semblent annoncer un héros multiple : l'unité d'élite spéciale victime. Dans les faits, on s'aperçoit qu'
Olivia Benson etElliot Stabler bénéficient d'une présence, d'une caractérisation quantitativement et qualitativement plus intéressante que les autres personnages. Peut-on dès lors réellement parler de héros multiple ou faut-il considérerDonald Cragen ,John Munch ,Brian Cassidy etMonique Jeffries comme des personnages secondaires ? Nous avons choisi de nous pencher sur une autre série avant de trancher. Il s'agit des Experts, qui nous paraît, à première vue poser le même genre de questions.
CSI Les Experts (CSI : Crime Scene Investigation)
La première chose qui marque, quand on analyse Les Experts (CSI : Crime Scene Investigation), est le nombre d'associations différentes de personnages (de l'apparition d'un personnage seul au groupe de tous les personnages en passant par les duos et trios différents). Alors qu'on en trouve 14 pour
Monk (Monk ) et 17 pour New York unité spéciale (Law and Order : Special Victims Unit), il y en a 34 pour Les Experts (CSI : Crime Scene Investigation), soit à peu près toutes les combinaisons possibles. C'est le duoCatherine -Warrick qui s'illustre le plus souvent (14'32''), ils sont suivis par le duoNick -Grissom (11'20'').Grissom seul se place en troisième position (10'59''). Si on additionne tous les temps d'antenne de tous les personnages,Grissom est également largement en tête (59'49''), ses collaborateurs se tiennent généralement entre 30 et 40 minutes (Warrick 39'27'',Catherine 36'28'',Nick 33'58'') à l'exception deSara qui n'arrive qu'au deuxième épisode (22'42'').Brass (13'56'') et Holly (10'02'') ferment la marche, mais le premier est muté dans une autre unité et la dernière meurt durant le deuxième épisode.
Grissom est le personnage qui apparaît le plus souvent seul (10'59''). Il loin devant les apparitions solitaires des autres personnages :Warrick (8'26''),Nick (6'40''),Catherine (6'11''),Sara (1'39''),Brass (1'16'') et Holly (1'05'').Warrick etCatherine sont les deux seuls personnages que l'on suit dans leur vie privée.Warrick est dépendant du jeu, on l'y voit quatre fois.Catherine s'occupe trois fois de sa fille.Grissom est également le personnage qui se combine le plus avec des personnages différents (il est présent dans 17 associations différentes).Warrick participe à 14 associations,Nick a 13,Catherine a 12,Brass à 10,Sara a 8 etHolly à 6. On ne trouve rien de significatif quand on étudie les entrées et sorties. Tous les personnages s'illustrent dans le centre et à l'extérieur, qu'ils soient seuls ou non.
Gil Grissom est également celui qui se détache quand on examine les autres procédés différentiels. Il est le personnage le plus qualifié, mais contrairement àMonk , les éléments sont plutôt à débusquer dans les attitudes, les réactions, les actions que dans le dialogue.Gil Grissom fait partie de l'équipe dirigée parBrass . Il annonce àHolly qu'il sera son superviseur. Il déclare souvent qu'il ne fait pas confiance aux gens, mais bien aux preuves. Voilà à peu près tout ce que les dialogues peuvent nous apprendre. Mais on voit qu'il est silencieux, qu'il apprécie quandHolly tient tête àBrass , qu'il connaît les larves, les revêtements de toiture, les mines, le bruit parasite que font les lignes électriques, il mange des sauterelles, il a de l'humour.Grissom est celui qui, à la suite deBrass , donne les attributions. A la différence de ce dernier, il conseille et soutient ses subalternes. Souvent, il a une longueur d'avance sur les autres. Il pressent qui est le coupable avant que les preuves n'appuient ses convictions. Il laisse ses collègues arriver à leurs propres conclusions, mais il fait comprendre qu'il savait déjà.
Gil Grissom semble privilégié par rapport aux autres personnages, mais on n'est cependant pas face à une fracture telle que celle perçue dansMonk (Monk ). Trois personnages le suivent de près.Warrick a un problème avec le jeu et il se posera beaucoup de question sur lui-même après la mort deHolly Gribbs. Il prend soin des autres que ce soient ses collègues (Catherine ) ou les suspects (le grand-père et son petit-fils).Nick Stokes vient d'être promu inspecteur de niveau 3. Il est sympathique avec les victimes, discute jeux vidéo avec Greg Sanders et il s'oppose àSara probablement parce qu'ils veulent tous deux prouver àGil Grissom qu'ils sont les meilleurs.Catherine est plus expérimentée, ce qui ne l'empêche pas d'être touchée par les affaires sur lesquelles elle travaille (l'agression d'une petite fille, l'accident d'un adolescent). Elle adore son boulot. "On est des grands enfants qu'on paie pour assembler des puzzles. Soit une pièce reste introuvable, soit tout est réglé dans la nuit. Les flics enquêtent. Nous, on trouve des solutions", dit-elle àHolly . Elle a une petite fille, Lindsey.
Brass ,Holly Briggs etSara Sidle sont ceux qui sont le moins développés ce qui peut se comprendre puisqu'ils ne participent pas à tous les épisodes comme les autres (on peut d'ailleurs poser l'hypothèse que le temps d'antenne deSara se rapprochera de ceux deNick ,Warrick etCatherine et queBrass deviendra un personnage secondaire).Brass est construit comme l'opposé deGil Grissom . Il n'aime plus son job, il n'est pas chaleureux avec ses subalternes qui le lui rendent apparemment (" vous écoeurez tout le monde ", lui lanceWarrick ). Il conseille d'ailleurs à son successeur de se planquer et de protéger ses arrières.Holly Gribbs est le personnage dont on apprend le plus par les dialogues. Le personnage doit être rapidement brossé puisqu'il est voué à mourir. Elle est la fille du lieutenant Jane Gribbs et c'est sa mère qui l'a poussée à monter en grade. "Je vis les rêves de ma mère", avoue-t-elle àCatherine Willows. Elle débute dans la profession et a du mal avec les autopsies, avec certaines victimes récalcitrantes, mais elle se débrouille globalement bien. Elle aura la présence d'esprit de livrer à ses collègues des indices qui leur permettront de boucler son assassin.Sara est une ancienne élève deGil Grissom . Elle vient de San Francisco pour enquêter sur la mort deHolly Gribbs.Gil Grissom lui fait confiance. Elle pose directement les bonnes questions, elle est brillante et sûre d'elle. Elle veut impressionnerGil Grissom (" je veux rester votre meilleure élève "), mais elle trouveNick sur son chemin. Elle est capable de travailler seule, de donner des ordres sur le terrain, elle comprend assez vite qu'il vaut mieux calmer le jeu avecCatherine .Tous les enquêteurs travaillent sur le terrain à récolter les preuves. Ils prennent des empreintes, mettent des éléments sous plastique, interrogent des témoins et des suspects, procèdent à des arrestations. A l'exception de
Brass qui ne s'est jamais acquitté de ce genre de tâches même quand il descend sur les lieux du crime. D'abord parce qu'il est trop occupé à parler de son manque de motivation dans le premier épisode, ensuite parce qu'il apparaît surtout dans son bureau en tant que patron, enfin parce qu'il est redevenu un policier et plus un scientifique.A certains moments, c'est le groupe en tant qu'entité qui est important. Il est constitué à la fin de l'épisode deux quand le corps de
Holly Gribbs est emmené.Brass est parti. A l'image,Sara Sidle s'insère au milieu deCatherine ,Nick etWarrick .Gil Grissom le commande. "Il est temps de rentrer", leur dit-il. Dans les commentaires explicite, c'est toujours le groupe dont il s'agit, un groupe qu'on oppose systématiquement aux policiers. C'est bien aux scientifiques en général que s'adresse la remarque que les inspecteurs en civil lancent àBrass etGrissom lors de la toute première séquence. "Voilà les nuls qui arrivent." On le comprend au départ deBrass de l'unité. Il déclare àGil Grissom : "Cela pourrait faire de nous des antagonistes. Le flic contre le scientifique."Catherine avait également souligné l'opposition entre les deux métiers alors qu'elle réconfortaitHolly ." Les flics enquêtent. Nous, on trouve des solutions. "
Au premier coup d'oeil,
Gil Grissom possède bien les traits d'un héros accompagné de faire-valoir. Il est plus souvent présent, ses caractéristiques sont plus soignées, il a compris avant tout le monde... Pourtant reléguer les autres scientifiques au rang de personnages secondaires semble tout aussi erroné. Contrairement aux collègues d'Olivia etEliott , les personnages des Experts posent tous des actes importants pour la résolution des intrigues. Il est fréquent qu'ils travaillent sur d'autres enquêtes que celles menées parGrissom . Ce dernier ne résout donc pas tous les manques initiaux. En outre, même siGrissom est privilégié, ils ont cependant une individualité propre. Enfin, c'est bien le groupe qui est mis en avant dans les commentaires explicites et dans le générique. Les différences qui existent entreGrissom et les autres sont beaucoup moins marquées (ne fut-ce que si on considère les temps d'antenne) que celles entre le duo Olivia-Elliot ou entreMonk et les autres personnages de la série. C'est ce qui nous permet de dire que Les Experts (CSI : Crime Scene Investigation) présente un héros multiple alors que nous avons encore un doute concernant New York unité spéciale (Law and Order : Special Victims Unit).Complexification des systèmes de personnage
On pouvait s'inquiéter du sort des personnages secondaires face aux groupes (parfaits ou non d'ailleurs). Ont-ils encore une utilité ? Linda
SEGER définissait trois fonctions pour les personnages secondaires : ils définissent le rôle du héros, ils fournissent un interlocuteur dans l'explicitation des thèmes et ils apportent les informations sur le personnage principal. Finalement, tout ceci peut se faire au sein même du groupe. Pour la définition du rôle du personnage principal, les scénaristes n'ont plus qu'à ajouter les personnages ponctuels habituels (les victimes, les témoins, les suspects et les coupables) et le tableau est complet.Pourtant on remarque qu'il existe encore des personnages secondaires récurrents aux côtés des groupes (des personnages qui seraient encore plus secondaires que les collègues d'
Olivia et d'Elliot si l'on considère que les inspecteurs de New York unité spéciale [Law and Order : Special Victims Unit] ne forment pas un groupe réel). Dans Les Experts (CSI : Crime Scene Investigation) comme dans New York unité spéciale (Law and Order : Special Victims Unit), ils sont de deux ordres : les proches (la mère d'Olivia , la femme et les enfants d'Elliot , la fille deCatherine ) et les autres collègues (les légistes dans les deux séries, le personnel judiciaire dans New York unité spéciale [Law and Order : Special Victims Unit] et les laborantins dans Les Experts [CSI : Crime Scene Investigation]). Ces personnages-là remplissent totalement les trois fonctions de LindaSEGER . Ils n'ont pas du tout le même statut : ils n'apparaissent que vis-à-vis de certains personnages (les proches) ou qu'à certains moments de l'histoire (les légistes et les laborantins). Ils ne bénéficient d'aucune mobilité et d'aucune autonomie. Bref, ils sont des outils de la narration et des faire-valoir des personnages principaux. Dans le cas des groupes, ces personnages sont néanmoins intéressants parce qu'ils permettent d'illustrer une autre facette des héros. Dans les scènes qui les opposent à ces personnages secondaires, les personnages principaux se présentent de manière décalée.Olivia est forte dans le travail. Elle semble pouvoir faire face à n'importe quel criminel, tenir tête à son patron. Face à sa mère, on découvre quelqu'un qui a des doutes sur son métier et à sa capacité à le mener jusqu'au bout.Eliott parvient à seconderOlivia , à la cadrer et à la semoncer quand elle s'implique trop dans les enquêtes. Il est moins catégorique et moins efficace avec ses propres enfants.Nick Stokes est un scientifique totalement professionnel. Quand il discute jeux vidéo avecGreg Sanders , on comprend qu'il est aussi un grand enfant.L'enseignement majeur qui découle de l'analyse des fictions sérielles est que le système des personnages se complexifie. Les fictions à héros totalement solitaires comme le Fugitif ou
David Vincent dans Les Envahisseurs (The Invaders) n'existent plus vraiment. On pourrait même dire que les intrigues où un héros est accompagné de simple faire-valoir tendent à disparaître. La série Monk (Monk) faisant figure de rareté. Par contre, deux phénomènes sont perceptibles. D'un côté, afin d'offrir un contexte plus vraisemblable aux héros, les personnages secondaires se sont étoffés à la manière des amis deBuffy (Buffy contre les vampires [Buffy the Vampires Slayers]). D'un autre côté, le nombre de héros s'est multiplié, parfois de manière limitée (Charmed [Charmed] ou Friends [Friends]), parfois de manière plus spectaculaire (Urgences [E.R.]), sans qu'il soit toujours possible d'accorder la même attention à tous les personnages principaux.Il est de plus en plus difficile de fixer la frontière entre les uns et les autres. Il ne reste qu'à constater qu'il existe un continuum entre Monk (Monk) ou Julie Lescaut (héros solitaire accompagné de faire-valoir) et Homicide (Homicide : A Year on the killing Streets) ou PJ (héros multiples) qui passe par New York Unité spéciale (Law and Order : Special Victims Unit), New York police d'état (New York Police Blues) ou Les Experts (CSI : Crime Scene Investigation) qui posent plus ou moins question. Il n'est d'ailleurs pas étonnant que les personnages se soient complexifiés puisque les fictions télévisuelles sérielles elles-mêmes ont suivi cette tendance. Elles jouent maintenant sur le nombre d'intrigues, la focalisation, le temps, etc. La sérialité permet comme nulle autre forme de récit d'offrir un panel riche de personnages qu'ils soient principaux ou secondaires. Prévoir une constellation de personnages secondaires autour des héros permet aussi aux scénaristes de prévoir l'évolution de la fiction au fil des épisodes et des saisons. Il n'est pas impossible d'ailleurs que le duo de héros détecté dans New York unité spéciale (Law and Order : Special Victims Unit) ne se mue en groupe au fil des saisons.
Notes
1
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HAMON Philippe, "Pour un statut sémiologique du personnage", in Poétique du récit,Seuil ,Paris , 1977, pp. 115-180. Coll. Essais.2
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HAMON Philippe, op. cit., pp. 124-125.3
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HAMON Philippe, op. cit., pp. 131-132.4
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HAMON Philippe, op. cit., p. 132.5
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HAMON Philippe, op. cit., pp. 135-136.6
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HAMON Philippe, op. cit., p. 160.7
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SEGER Linda, Créer des personnages inoubliables,Dixit Editions ,Paris , 2005. Traduit de l'américain par Philippe Perret.8
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SEGER Linda, op. cit., p. 132.9
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SEGER Linda, op. cit., p. 136.10
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SEGER Linda, op. cit., p. 137.11
Nous avons analysé les trois premiers épisodes des trois séries selectionnées pour cet article.
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VANOYE Francis, Récit écrit - Récit filmique,Nathan ,Paris , 1989, pp. 118-119. Coll. : Nathan Université.13
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GREIMAS Algirdas Julien, cité parHAMON Philippe, op. cit., p. 174.14
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GREIMAS Algirdas Julien, cité parHAMON Philippe, op. cit., p. 128.